Emile Zola (1840-1902)
livre interactif - interactive book
LIVRE PREMIER
Ce matin-là, vers la fin de janvier, l'abbé Pierre Froment, qui avait une messe à dire au
Sacré-Cœur de Montmartre,
Montmartre (Mons Martyrum, le mont des martyrs ou Mons Martis, le mont de Mars) est une ancienne commune française du département de la Seine, annexée en 1860 par Paris. C'est le point culminant de Paris : 130,53 mètres.
se trouvait dès huit heures sur la butte,
devant la basilique. Et, avant d'entrer, un instant il
regarda Paris, dont la mer immense se déroulait à ses
pieds.
C'était, après deux mois de froid terrible, de neige et
de glace, un Paris noyé sous un dégel morne et frissonnant. Du vaste ciel, couleur de plomb, tombait le deuil
d'une brume épaisse. Tout l'est de la ville, les quartiers
de misère et de travail, semblaient submergés dans des
fumées roussàtres, où l'on devinait le souffle des chantiers des usines, tandis que, vers l'ouest, vers les quartiers
de richesse et de jouissance, la débâcle du brouillard
s'éclairait, n'était plus qu'un voile immobile de vapeur. On devinait à peine la ligne ronde de l'horizon,
le champ sans bornes des maisons apparaissait tel qu'un
chaos de pierres, semé de mares stagnantes, qui emplissaient les creux d'une buée pâle, et sur lesquelles se
détachaient les crêtes des édifices et des rues hautes,
d'un noir de suie. Un Paris de mystère, voilé de nuées,
comme enseveli sous la cendre de quelque désastre,
disparu à demi déjà dans la souffrance et dans la honte
de ce que son immensité cachait.
Pierre regardait, maigre et sombre, vêtu de sa soutane
mince, lorsque l'abbé Rose, qui semblait s'être abrité
derrière un pilier du porche, pour le guetter, vint à sa
rencontre.
" Ah! c'est vous enfin, mon cher enfant. J'ai quelque chose à vous demander."
Il semblait gêné, inquiet. D'un regard méfiant, il s'assura que personne n'était là. Puis, comme si la solitude
ne suffisait pas à le rassurer, il l'emmena à quelque distance, dans la bise glaciale qui soufflait, et qu'il paraissait
ne pas sentir.
"Voici, c'est un pauvre homme dont on m'a parlé, un
ancien ouvrier peintre, un vieillard de soixante-dix ans,
qui naturellement ne peut plus travailler, et qui est en
train de mourir de faim, dans un taudis de la
rue des Saules.
Alors, mon cher enfant, j'ai songé à vous, j'ai
pensé que vous consentiriez à lui porter ces trois francs
de ma part, pour qu'il ait au moins du pain pendant
quelques jours.
- Mais pourquoi n'allez-vous pas lui faire votre aumône vous-même?
De nouveau, l'abbé Rose s'inquiéta, s'effara, avec des regards peureux et confus.
- Oh! non, oh! non, je ne peux plus, moi, après tous les ennuis qui me sont arrivés. Vous savez qu'on me surveille et qu'on me gronderait encore, si l'on me surprenait à donner ainsi, sans bien savoir à qui je donne. Il est vrai
que, pour avoir ces trois francs, j'ai dû vendre quelque chose. Je vous en supplie, mon cher enfant, rendez-moi ce service."
Le cœur serré, Pierre considérait le bon prêtre tout
blanc, avec sa grosse bouche de bonté, ses yeux clairs
d'enfant, dans sa face ronde et souriante. Et l'histoire de
cet amant de la pauvreté lui revenait en un flot d'amertume, la disgrâce où il était tombé, pour sa candeur
sublime de saint homme charitable. Son petit rez-de-
chaussée de la
rue de Charonne,Ancien village rattaché à Paris en 1860 par Napoléon III, dont le centre se trouvait au croisement de la rue Saint-Blaise et de la rue de Bagnolet. Le cimetière du Père-Lachaise, ouvert en 1804, se situait alors sur le territoire de la commune de Charonne.
dont il faisait un asile,
où il recueillait toutes les misères de la rue, avait fini par
devenir une cause de scandale. On y abusait de sa naïveté,
de son innocence, et des abominations se passaient cher
lui, sans qu'il les soupçonnât. Des filles y allaient, lorsqu'elles n'avaient pas trouvé d'hommes pour les emmener.
D'infâmes rendez-vous s'y donnaient, toute une promiscuité monstrueuse. Enfin, une belle nuit; la police y avait
fait une descente, pour y arrêter une fillette de treize ans,
accusée d'infanticide. Très émue, l'autorité diocésaine
avait forcé l'abbé Rose à fermer son asile, et l'avait
déplacé de
l'église Sainte-Marguerite,Le 29 octobre 1624, Jean de Vitry, seigneur de Reuilly fait donation à Antoine Fayet, curé de Saint-Paul, d'un terrain pour y bâtir une chapelle dédiée à Marguerite d'Antioche. Après avoir été église succursale de l'église Saint-Paul en 1634, cette chapelle devient église paroissiale en 1712. Pendant la Révolution française, les corps de trois cents personnes guillotinées sur la place de la Bastille et sur la place de la Nation sont enterrés dans le cimetière de l'église Sainte-Marguerite.
Selon une légende, Louis XVII aurait été inhumé dans ce cimetière après sa mort à la prison du Temple.
en l'envoyant â,
Saint-Pierre de Montmartre, où il avait retrouvé sa place
de vicaire. Ce n'était pas une disgrâce, mais un simple
éloignement. On l'avait grondé, on le surveillait, comme
il ie disait lui-même, et il était très honteux, très malheureux de ne pouvoir plus donner qu'en se cachant, tel
qu'un prodigue écervelé qui rougit de ses fautes. Pierre prit les trois francs.
"Je vous promets, mon ami, de faire votre commission, ah! de tout mon coeur
- Allez-y après votre messe, n'est-ce pas? Il s'appelle Laveuve, il habite la rue des Saules, une maison avec une cour, avant d'arriver à
la rue Marcadet.
La rue Marcadet tient son nom d'un lieu-dit, la Mercade, situé à la Chapelle Saint Denis. Peut-être qu'on y tenait un marché, Marcadus, à l'époque de la foire du Lendit.
Vous trouverez bien. Et, si vous étiez gentil, vous viendriez me rendre compte de votre visite, ce soir, vers cinq heures, à
la Madeleine,De style architectural néoclassique, la Madeleine a été à l'origine conçue par Napoléon Ier comme un temple à la gloire de sa Grande Armée en 1806 ; le bâtiment faillit être transformé en 1837 en gare ferroviaire, la première de Paris, avant de devenir une église en 1845.
où j'irai entendre la conférence de monseigneur Martha. Il a été si bon pour moi! N'y viendrez-vous pas l'entendre vous-même?"
Pierre répondit d'un geste évasif. Monseigneur Martha,
évêque de Persépolis, très puissant à l'archevêché, depuis
qu'il s'était employé à décupler les souscriptions pour le
Sacré-Cœur, en propagandiste vraiment génial, avait en
effet soutenu l'abbé Rose; et c'était lui qui avait obtenu
qu'on le laissât à Paris, en le replaçant à Saint-Pierre de
Montmartre.
"Je ne sais si je pourrai assister à la conférence, dit Pierre. En tout cas, j'irai sûrement vous y retrouver."
La bise soufllait, un froid noir les pénétrait tous deux,
sur ce sommet désert, dans le brouillard qui changeait la grande ville en un océan de brume. Mais un pas se fit entendre, et l'abbé Rose, repris de méfiance, vit un
homme passer, très grand, très fort, chaussé en voisin de galoches, et la tête nue, d'épais cheveux blancs, coupés ras.
"N'est-ce point votre frère? demanda le vieux prêtre.
Pierre n'avait pas eu un mouvement. Il répondit d'une voix tranquille:
- C'est mon frère Guillaume, en effet. Je l'ai retrouvé, depuis que je viens parfois ici, au Sacré-Cœur. Il possède
là, tout près, une maison qu'il habite depuis plus de vingt ans, je crois. Quand je le rencontre, nous nous serrons la main. Mais je ne suis pas même allé chez lui. Ah!
tout est bien mort entre nous, rien ne nous est plus commun, des mondes nous séparent."
Le sourire si tendre de l'abbé Rose reparut, et il eut
un geste de la main, comme pour dire qu'il ne fallait
jamais désespérer de l'amour. Guillaume Froment, un savant d'intelligence haute, un chimiste qui vivait à
l'écart, en révolté, était maintenant son paroissien; et il devait rêver de le reconquérir à Dieu, lorsqu'il passait
près de la maison qu'il occupait avec ses trois grands fils,
bourdonnante de travail.
"Mais, mon cher enfant, reprit-il, je vous tiens là, dans ce froid noir, et vous n'avez pas chaud. Allez dire votre messe. A ce soir, à la Madeleine.
Puis, suppliant, s'assurant de nouveau que personne ne les écoutait, il ajouta de son air d'enfant toujours en faute : Et pas un mot à personne de ma petite commis-
sion. On dirait encore que je ne sais pas me conduire."
Pierre le regarda s'éloigner dans la direction de la
rue
Cortot,Jean-Pierre Cortot (Paris, 20 août 1787 - Paris, 12 aoêt 1843), est un sculpteur français. Il a notamment réalisé le Triomphe de 1810 sur l'Arc de Triomphe.
où le vieux prêtre habitait un rez-de-chaussée
humide, qu'un bout de jardin égayait. La cendre de
désastre qui noyait Paris semblait s'épaissir, sous les
rafales de la bise glacée. Et il entra enfin dans la basitique, le cœur ravagé, débordant de l'amertume que
venait d'y remuer cette histoire, cette banqueroute de la charité, l'ironie affreuse du saint homme puni pour avoir
donné, se cachant pour donner toujours. Rien ne calma la cuisson de la blessure rouverte en lui, ni la paix tiède
dans laquelle il pénétrait, ni la solennité muette du large et profond vaisseau, d'une nudité de pierres neuves,
sans tableaux, sans décoration d'aucune sorte, la nef à demi barrée par la charpente qui bouchait la coupole du
dôme, encore en construction. A cette heure matinale, sous la lumière grise que laissaient tomber les hautes et
minces baies, des messes de supplication étaient déjà dites à plusieurs autels, des cierges d'imploration brùlaient au
fond de l'abside. Et il se hâta d'aller, à la sacristie, revêtir les vêtements sacrés, pour dire sa messe à
la chapelle de Saint-Vincent-de-Paul.La chapelle est l'église des Lazaristes, frères et prêtres de la Congrégation de la Mission, fondée en 1625 par saint Vincent de Paul et relogée en 1817 rue de Sèvres, après avoir été chassée de l'ancien prieuré de Saint-Lazare par la révolution. Louis Braille, excellent organiste, y exercera jusqu'à sa mort en 1852.
Mais les souvenirs venaient d'être lâchés, Pierre n'était
plus qu'à sa détresse, tandis que, machinalement, il accomplissait les rites, faisait les gestes professionnels.
Depuis son retour de Rome, depuis trois ans, il vivait dans la pire angoisse où puisse tomber un homme.
D'abord, pour retrouver la croyance perdue, il avait tenté une première expérience, il était allé à Lourdes chercher
la foi naïve de l'enfant qui s'agenouille et qui prie, la primitive foi des peuples jeunes, courbés sous la terreur de leur ignorance; et il s'était révolté davantage devant
la glorification de l'absurde, la déchéance du sens commun, convaincu que le salut, la paix des hommes et des peuples d'aujourd'hui ne saurait être dans cet abandon
puéril de la raison. Ensuite, repris du besoin d'aimer,
tout en faisant la part intellectuelle de cette raison
exigeante, il avait joué sa paix dernière dans une seconde
expérience, il était allé à Rome voir si le catholicisme
pouvait se renouveler, revenir à l'esprit du christianisme
naissant, être la religion de la démocratie, la foi que le
monde moderne, bouleversé, en danger de mort, attendait pour s'apaiser et vivre; et il n'y avait trouvé que des
décombres, que le tronc pourri d'un arbre incapable d'un
nouveau printemps, il n'y avait entendu que le craquement suprême du vieil édifice social, près de crouler.
C'était alors, rendu au doute immense, à la négation
totale, qu'il était revenu à Paris, rappelé par l'abbé Rose,
au nom de leurs pauvres, pour s'oublier, pour s'immoler, pour croire en eux, puisque eux seuls restaient,
avec leurs effroyables souffrances; et c'était alors qu'il
s'était heurté, depuis trois ans, à cet effondrement, cette
banqueroute de la bonté elle-même, la charité dérisoire,
la charité inutile et bafouée...